Les Mardis du savoir, à la maison !

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Depuis plusieurs saisons, le centre culturel du Briscope vous propose des rendez-vous pour des conférences dont certaines autour du travail d’un artiste plasticien ou d’un mouvement artistique, ce sont les « Itinéraires artistiques ».

Aujourd’hui, Thomas Lovy vous propose de découvrir, depuis chez vous, ses tableaux préférés !

Jean Siméon Chardin

Chardin est un des premiers peintres à avoir peint les enfants dans leur univers pour eux-mêmes, et pas comme des adultes en miniature.

« Enfant au toton » 1738

Le toton est une toupie, que cet enfant a bricolée avec un bouchon et une petite baguette. Ce pourrait être un enfant confiné, il s’ennuie, et joue…Il est fasciné par la toupie qui, grâce à la force centrifuge, échappe à la pesanteur. Il a oublié ses devoirs (son télétravail !) le livre, l’encrier, la plume… Il est absorbé comme le sont les enfants qui jouent…

C’est mon portrait d’enfant préféré !

 

« Le jeune dessinateur » 1737

Dans le tableau précédent, avez-vous remarqué la pierre à dessin dans sa pince en métal qui dépasse du tiroir ? Les enfants de milieu aisé apprenaient très tôt à dessiner au XVIIIe siècle…Celui-ci est un peu plus âgé, et plus appliqué !  Il regarde son dessin pour voir ce qu’il va modifier…Comme il est étrange avec son nœud et son tricorne noir, et sa veste blanche, ses joues fardées !…

La mode change !

Kaspar David Friedrich

Kaspar David Friedrich (1774-1840) a été une star à son époque, apprécié du Tsar et du roi de Prusse, adulé par Goethe et Schiller… Pourtant il fut un original, un solitaire arpentant sans relâche la Bavière, la cote Balte, les Alpes polonaises par tous les temps…

Le plus grand peintre allemand  fini dans un délire paranoïaque, hanté par des ombres menaçantes, en mystique gothique et visionnaire.

« Bateau dans la brume » 1808

Le sublime romantique est une vertige de l’absolu, de l’irreprésentable, du vide. Peut-on peindre l’invisible ? Le bateau est là, dans la brume, inquiétant, menaçant peut être… Impossible d’en distinguer les détails.

Un voyage allégorique ? Ni ciel, ni mer, un simple espace gris-blanc, vide… Un premier plan et rien ensuite… La lumière du soleil, splendide, pointe sous la brume. D’ailleurs, est ce qu’il part ou arrive, ce bateau ? La chaloupe emporte ou débarque les passagers ? impossible à dire, à chacun de décider. Une balise git à l’avant plan, symbole de détresse peut être…

Tout est toujours symbolique chez Friedrich !

 

« Porche en ruine au Reisengebirge » 1813

L’aube est sublime, le ciel est d’or, de fins nuages s’évaporent. Le contre-jour assombrit les formes sur la terre. Une brume légère en dégradé subtil rend visible la perspective des montagnes. La lisibilité du paysage classique est inversée là aussi, les premier plans sont obscurs. Pourtant on y distingue des minuscules personnages, une homme avec une canne, un domaine, un cheval à droite, des ruines… et un porche gothique au centre, c’est le sujet du paysage.

Cet arc se dresse comme le signe d’un passé lointain,  d’un cosmos oublié, hiéroglyphe d’un autre temps, fatal… Ruine impossible, elle est une pure invention du peintre, bien sur, et n’a jamais existé dans le Reisengebirge (monts des géants).

Edward Hopper

Edward Hopper (1881/1967) a une formation de graphiste (comme Magritte, Vasarely, Warhol…) et a débuté dans le dessin de presse. Rien n’est anodin en art, la précision narrative glacée et précise de ses images style « couverture de roman de gare » font partie de sa vision.

Un été, dans le port de Gloucester, le jeune Hopper a retourné son chevalet pour peindre les baraques sordides des ouvriers italiens au lieu des voiliers et la mer. « C’est ça l’Amérique! » s’est écrié la critique, il était lancé…

 

« Cape Cod Morning » 1950

Une femme debout contemple le monde dans la lumière du matin.

C’est la femme du peintre dans leur maison de Cape Cod (le cap aux morues). Appuyée sur ses mains, tendue en avant vers la lumière, dans un geste spontané. Pourtant tout est glacé, figé. Le jardin, herbe jaune, arbre alignés, ciel bleu, sont lisses, irréel… Un monde de théâtre, de cinéma, un décor… Décor standardisé d’un monde qui a perdu sa réalité, définitivement.

 

« New York Office » 1962

Hopper avait voyagé en Europe, il cite souvent Vermeer, dentelière devenue couturière, ici liseuse en secrétaire de bureau. Le temps suspendu est ici brutal, l’espace est coupé par les deux diagonales des ombres et le rebord du trottoir. Le décor urbain est glacial. La femme s’expose au regard violemment, dans une sorte d’aquarium.

Comme dans Cape Cod Morning, la vitre isole la femme et la change en spectacle, en objet. On devine presque le physique ordinaire derrière la coiffure « Marilyn », le maquillage, la robe stéréotypée et, déjà, démodée. Marilyn, qui mourra la même année, le 5 aout.

 

« Room by the sea » 1951

Les vues d’intérieur radicalisent le détournement du regard.

Le mur du couloir occupe tout le centre du tableau, on y retrouve la diagonale de l’ombre. L’appartement à gauche est bien vivant, cossu mais à peine visible. La mer à droite, étrange, ressemble a un tissus. C’est la lumière blanche qui semble être le sujet, comme l’épiphanie de cette scène ou rien ne se passe.

Il y a un paradoxe de l’art de Hopper : opposé au cubisme et à l’abstract painting de l’école de New York, il se veut un peintre américain réaliste, classique. Pourtant, il donne de « l’americain way of life » une vision impitoyable, qui inspirera le Pop Art.

Albert Marquet

Albert Marquet (1875-1947) a été un camarade d’atelier de Matisse, et comme tel injustement accusé de n’être pas monté dans le « train de l’art moderne » comme les autres. En fait Marquet est un des plus subtil peintre de la modernité comme sujet. C’est une sorte de maître chinois du paysage, de l’équilibre Zen entre le plein et le vide, les gris, le fugace.

« Notre Dame en hiver » 1908

Marquet souffrait de conjonctivite, son allergie chronique à la poussière lui interdisait de peindre en plein air. Ses vues sont toutes faites d’une chambre d’hôtel ou de l’un de ses ateliers, ici celui du quai St Michel.

Ces vues en contre plongé ont un aspect distancé, stylisé et lointain. Quelques passants, deux fiacres, des bus, une péniche… Activité rare, tout est immobile, noyé dans la neige grise et le brouillard. Les volumes sont réduits à des plans indistincts, ouverts sur le néant. La cathédrale est une énorme masse indistincte, fantomatique.

« Le Pont Neuf » 1935

Ici aussi, tout est irréel. Féerie moderne écrit Baudelaire, magie de l’éclairage électrique, de la grande ville, de la mode, dont la Samaritaine est un temple. Le grand magasin est illuminé, les phares des voitures, les feux des lampadaires, les enseignes dansent sur le sol mouillé. Les masses noires des immeubles et de la Seine sont imposantes, presque sinistres, le ciel rougit.

La modernité est un feu follet, un jeux de reflets dans la nuit.

« Port de Hambourg » 1910

La seconde révolution industrielle est celle des transports, des ports, il en a peint beaucoup. Du pavé et de la tôle à la fumée, tout est mouvement et rythmes. La vapeur fuit horizontalement vers la gauche, les pylônes sont verticaux, les cheminées sont alignées. Tout est simplifié, comme une calligraphie.

Marquet aime le contre-jours parce qu’il crée une autre dimension, réduit les volumes à des plans… et admirez la subtilité des gris froids du ciel et de la pierre, et du gris chaud de l’eau.

Paysage absolument moderne!

Nicolas de Staël

Nicolas de Staël (1913-1956) …(prononcer ‘Stal’) est issu d’une famille noble d’émigrés russes, son père dirigeait la forteresse de St Petersbourg ou Bakounine a été enfermé. C’est un jeune homme passionné, qui croit dans son talent, et vit la dure vie de la bohème parisienne. La guerre est une période dramatique, sa première femme meurt, en partie à cause de la misère. Il sera enfin reconnu après guerre et deviendra célèbre grâce au marché américain.

De Staël était un peintre abstrait radical, porté par ce mouvement moderniste dominant. Il est venu à la figuration ensuite dans les années 50 (paysages, natures mortes, et même des nus), ce qui lui valu d’être traité de traitre par ses confrères abstraits. Mais l’art et au delà de l’idéologie et des écoles, sa source jaillit librement…

Verre et pinceau, 1954.

Il est donc passé, à l’inverse de Mondrian et de beaucoup, de l’abstraction à la figuration. Il restera sur la crête magique entre les deux, la forme pure et l’image. Les formes expriment leur présence tonale, vibratoire, dans cette petite nature morte. Une tache blanche, un verre, une tache terre de sienne, un petit objet indéterminé, un trait plus clair, un pinceau… Une infime réserve blanche sépare le plan de la table du fond. Tout est frontal, plat, c’est notre œil et notre cerveaux qui restituent le volume, la présence des choses…

La nature morte a toujours été un laboratoire minimal pour les peintres. Cette petite toile est une leçon de ténèbres, un exercice minimal de simplification. Très classiquement, Nicolas de Staël poursuit par son style la magie optique de Chardin, l’éveil simple du Zen chinois, l’éclat spirituel de Matisse..

Paysage du bord de mer, 1954.

Dans les années 50, sa technique a changé. Il a percé avec une technique matiériste, en grosses épaisseurs étalées à la spatule. Maintenant il peint en couches fluides étalées avec un chiffon doux ou une poupée de gaze. Il ne s’acharne plus sur ses œuvres mais travaille avec spontanéité, très rapidement. Son galeriste new-yorkais lui reproche même de trop produire, ce qui est mauvais pour le marché !

Ce paysage est d’un grand équilibre, presque classique. Deux gris froids, un ocre chaud, trois zones de blanc. Le bord blanc en bas comme une brume, ou du sable brillant borde la plage fuyante. L’épaisseur de mer blanche forme un ressac, le relief de la trace dessine les vagues… Le gris de la mer est profond sous le blanc et le gris légers du ciel immense. Le tout est noyé dans la brume. Subtilité extraordinaire, magie de l’instant saisi… L’artiste avait peur que ces marines ne soient parfaitement visibles que dans la lumière du midi, et pas sous les lampes des galeries parisiennes. Combien de peintres se posent ce genre de question?

La Route, 1954.

Il y a un récit qui accompagne ce tableau : Nicolas de Staël raconte qu’il rentrait chez lui, dans le Lubéron, après une nuit passée avec un ami amateur de jeu d’échec et de bon whisky. Soudain saisi par cette vision de la route à l’aube, il gare sa camionnette, son « tube » Citroën et fait un croquis, qui donnera ce tableau. Cette anecdote montre la signification du mot pittoresque, « qui peut être peint », mot qui date de l’invention du paysage comme genre, au XVIIème siècle. Ce pictural là est magistral : quelques formes puissantes brossent les arbres noirs, la route, la lumière blafarde (notez le rose léger des champs). On remarque que le spectateur se trouve au centre de la route, la voiture est en marche.

L’artiste reprend ici une question déjà posée par Turner et Monet : Comment rendre par une peinture fixe le mouvement moderne de la vitesse ? Vitesse immobile, instant suspendu: nous n’atteindrons jamais le bosquet d’arbres…

René Magritte

René Magritte  (1898-1967). Peintre belge, né à Lessines, mort à Bruxelles. D’origine pauvre, il a été marqué par le suicide de sa mère et l’occupation prussienne. Il a débuté comme peintre d’affiches et a épousé la fille d’un boucher de Charleroi. Il n’a pas eu d’enfant et n’a (pratiquement) jamais voyagé. Magritte a été lié puis a rompu avec le Surréalisme. Tout est dit…ou presque.

Il a mené une vie d’une simplicité petit-bourgeois parfaite, portant melon, promenant son chien, peignant dans son salon bien rangé. Ou plutôt il a feint de vivre comme cela. Magritte est un sceptique-né, il ne croit pas dans les valeurs sociales, ni dans les idées, ni dans la réalité en général… Magritte feint d’être Magritte, et tout est illusion.

La durée poignardée, 1939.

Ses professeurs à l’Académie lui disaient de peindre avec ses tripes. Absolument pas ! La peinture doit être lisse et froide, impersonnelle. Les images de Magritte sont soignées et neutres comme des illustrations de manuels scolaires. Le cadre est impeccablement figuré : un coin de salon, une cheminée, le parquet, l’horloge. Mais une locomotive traverse la cheminée. Deux réalités contradictoires coexistent !…absurde…

Le tableau devient un moyen pour détruire nos habitudes de vision. L’expérience de l’impossible libère l’esprit de ses chaînes apprises… provoque le déclic de l’éveil à une autre dimension, magique…

Le Jockey perdu, 1948. 

Ce petit jockey galopant droit devant lui réapparait de loin en loin dans toute l’œuvre, comme un leitmotiv discret. J’y vois une sorte de symbole, celui d’une course obstinée et inutile. Il traverse tantôt une scène de théâtre, une foret de quilles géantes, et ici une plaine enneigée. Ces arbres étranges sont en même temps des feuilles, leurs branches des nervures : la partie devient le tout, la feuille l’arbre.

L’art de Magritte est plein de jeux de glissements, d’analogies, d’inversions… C’est un jeu combinatoire : on retrouve toujours les mêmes éléments rideau rouge, grelots, chapeau melon, pomme, quilles, etc… Le décor immaculé ne correspond pas au cavalier, qui semble être un jouet. Le petit Jockey a perdu son chemin, et il galope sans fin.. On pourrait dire qu’il ne sais pas que sa course est perdue d’avance. Dans cet univers l’impossibilité précède tout…

La traversée difficile, 1963.

Ces images étranges sont parfois d’une ambigüité discrète, parfois violentes comme ici. L’homme dont la tête est un globe oculaire est effrayant. Comme pour le feuille-arbre, c’est un jeu métaphorique : la fonction (le regard) a remplacé son support (la tête). La scène est dramatique mais semble vidée de sens. Tout est glacial: les vagues grises, le ciel métallique, le parapet, la quille géante blanche, le costume. Tout est parfaitement banal, rendu avec une grande précision. Observer du quai un navire qui fait naufrage est une image littéraire classique de la contemplation, la delectation, on la trouve chez Pline. Mais la monstruosité presque comique du personnage subvertie toute logique. Les références à la littérature, à la philosophie, à la peinture classique sont fréquentes chez Magritte. c’est un art qui réfléchit sur l’art…Les titres qui ne « collent » jamais à l’image vont dans ce sens, ils sont souvent trouvés par ses amis poètes.

Les mémoires d’un Saint, 1939.

La réalité est une scène de théâtre, et derrière le rideau de l’ illusion… d’autres illusions. Le rideau n’est pas plus vrai que le ciel en trompe l’œil qui est son envers. C’est pourquoi ces éléments qui se répètent sont équivalents, ils n’ont pas grande importance en eux même. De même tout est peint avec la même application neutre. Ils sont là pour nous montrer la tromperie de l’esprit qui produit le mensonge comme l’air que l’on respire. En sortir est le but de l’art de Magritte qui est bien, au fond, une histoire de « vérité ». Pas comme idée, mais comme expérience esthétique, sinon a quoi bon la peinture? Elle seule le peut. Si tout est illusion, la conscience ne dépend pas de son contenu, mais de l’éveil à cette vérité. Ce serait le secret…

André Breton voyait en lui un Surréaliste: le peintre des merveilles de l’inconscient, de la libre association des images et des mots. Magritte a tout de suite vu dans ce mouvement la volonté de reconstruire un arrière-monde romantique, simplement déplacé dans le domaine freudien….Un contenu sentimental, une valeur, un idéal… Quelle bêtise! Il écrit à Breton en rompant avec lui : « Même si l’inconscient existait, ça ne serait pas le problème ! ».

Magritte est un peu notre Ulysse dans l’odyssée des avant-gardes du XXe siècle. Il déjoue par ses milles ruses (Ulysse en grec signifie « rusé ») les magiciennes et les monstres des idéologies des « ismes », Futurisme, Surréalisme, etc…

Pour son voyage de noce au début des années 30, il emmena Georgette à Venise. Il dit au retour « Aucun intérêt, inutile d’y aller: c’est comme sur les cartes postales, mais en moins bien! » Humour belge…dévastateur!

Piet Mondrian

Piet Mondrian (1872-1944) a été un maître du fauvisme hollandais. Il découvre le cubisme vers 1910, à presque 40 ans. Son oeuvre se radicalisera avec ses célèbres damiers blanc, gris, jaune, bleu, rouge quadrillés de lignes noires. Les périodes que je préfère celles des premières compositions formelles, sur la crête entre abstraction et figuration, et le virage surprenant de ses toutes dernières œuvres.

Composition ovale avec pans de couleurs 2, 1913.

Fraîchement débarqué à Paris, Mondrian s’inspire des façades des vieux immeubles et de leurs tons pastels. Le cubisme lui donne une géométrie stricte de plans délimités par des traits orthogonaux, et des lignes courbes… Mais sans le relief en trompe l’oeil des cubistes. Ici les surfaces sont planes et vibrantes de lumière comme un vitrail. Le jeu des couleurs crée une profondeur étonnante, on y voit des fenêtres, des murs, des angles suggérés avec subtilité. L’ovale ajoute à la douceur harmonique de l’ensemble. Dans la version 1 le U en bas à gauche écrivait le mot KUB, clin d’œil au cubisme, et aux affiches pour le bouillon Kub sur les murs de Paris.

Composition, Jetée et océan, 1915.

Durant la première guerre Piet Mondrian est bloqué en hollande. cet isolement involontaire est la source d’une remise en question, qui aboutira à une simplification radicale de son art. Face à la mer, il a la révélation du tableau comme miroir du rythme universel. Les tirets qui se croisent et s’écartent, rigoureux, évoquent la lumière qui bouge sur l’eau, la jetée qui avance… Le plein et le vide, le mouvement et l’immobilité sont unis. L’ovale est dans le cadre rectangulaire comme précédemment, il borde et ouvre à la fois cet espace cosmique.

Victory Boogy Woogy, 1944.

A New York, Mondrian découvre la ville moderne, ses couleurs, son rythme rapide, son bruit. Il se passionne pour le jazz, l’austère hollandais aime même danser dans les clubs… Quelque chose se passe, qui lui fait abandonner son vocabulaire strict pour réinventer son style. Victory Boogy Woogy est un renouveau, un de ses derniers tableaux. Il dira l’avoir vu en rêve avant de le peindre. Tout bouge, clignote, vibre, les petites surfaces de couleurs primaires créent un rythme libre et gai. Et la « main », la trace du pinceau, soigneusement effacée depuis des années, reparaît.

Mondrian était un homme méditatif et solitaire. Il a vécu et est mort solitaire, en véritable ermite de la voie abstraite. Dans le « Top 50 » de la peinture moderne du XXème siècle, ces œuvres auraient pour moi la première place. Elles sont d’une beauté unique, ce sont des diamants.

Paul Klee

Paul Klee (1879-1940) (prononcer clé) est né dans une famille de musiciens près de Berne, en Suisse. Il pratique le violon dès l’age de 7 ans, et jeune homme se passionne pour la poésie, l’art, la philosophie, les sciences….

Il choisi de devenir peintre, et embarque avec enthousiasme dans le train de la modernité. En ce début de siècle, un avenir artistique nouveau semble en vue. Les avant-gardes doivent provoquer une mutation spirituelle. Pédagogue, théoricien, il a tenté toute sa vie de construire une synthèse entre les art… une unité en accord avec la beauté de l’univers.

Le poisson d’or 1925.

Petit poisson d’or en eaux profondes… Paul Klee ne croit pas dans la différence entre l’art reconnu, l’art des fous, celui des enfants…Il est un des père de l’art brut. L’art est pour lui invention libre, l’expression de l’inconscient, de l’intuition naturelle. L’artiste explore et mélange toutes les techniques, il invente sans cesse. Il mélange l’huile et l’aquarelle, le pastel, la cire… le collage, le grattage d’encre et de goudron… le bois, le verre, la toile, le papier, le plâtre… La surface picturale est vivante. La forme est signe, le signe écriture… L’art est, comme il l’écrit une histoire naturelle infinie…

Château et soleil, 1928.

Admirez comme le cubisme de Klee est sensuel, tactile… Rien à voir avec le style cérébral et froid de Braque/Picasso. Ici chaque élément a sa pleine qualité, sa tonalité. Les lignes droites et brisées, les triangles, les rectangles et les carrés, structurent la surface. Les couleurs s’additionnent.

C’est un tapis magique très subtil où chaque élément forme un ensemble harmonique. C’est l’harmonie du cosmos, et le regard est invité à y découvrir son propre chemin.

Ad Parnassum, 1932.

Le dessin et la couleur sont ici bien séparés. Le dessin est un hiéroglyphe simple et très beau : l’angle d’une pyramide et en bas une porte, avec un trait oblique comme une rampe. La surface est couverte de minuscules tirets qui forment une mosaïque pointilliste. Klee explique à ses élèves de l’école du Bauhaus que les qualités s’additionnent : le clair est léger, l’obscur profond et lourd, les couleurs sont chaudes, froides, sucrées, poivrées, elles ont une odeur.. L’espace pictural, est traversé de rythmes, il est vivant, il est lié au temps.

Le titre de cette peinture est symbolique: Le Parnasse est la montagne sacrée (qui a donné Montparnasse), sommet d’un monde nouveau ou l’avant garde rejoint le passé de la pyramide antique. Et dont la porte nous est ouverte, peut être…

Paul Klee travaillait le plus souvent sur table, en petits formats, « peindre avec un tout petit orchestre » disait il. Il faisait jusqu’à trois œuvres par jour dessin, huile, aquarelle, collage divers. Sa production pour la seule année 1939 était de 1200 œuvres! Il les emballait soigneusement et les rangeait dans une grande armoire, comme un artisan orfèvre. Il aimait également créer des marionnettes, des jouets ou un théâtre miniature pour ses enfants.

En 1937, les nazis ouvrent l’exposition d’Art Dégénéré. Les plus grands artistes modernes sont accrochés de travers entre des slogans injurieux. Cette « contre-exposition » de propagande est censé démontrer la décadence de l’art judéo-bolchévique. Les écoles et les ouvriers la visitent… Et le Poisson d’or de Klee est en bonne place !

Paul Klee est mort de sclérodermie, une maladie rare dont il a souffert durant cinq ans. Il avait conquit une gloire internationale. Il écrit dans son journal: Je suis insaisissable dans l’immanence. Car je réside aussi bien chez les morts que chez les êtres qui ne sont pas encore nés. Un peu plus près du cœur de la création qu’il n’est habituel. Mots étonnants… digne d’un chamane.

Vincent Van Gogh

Le génial Van Gogh a peint plus de 700 tableaux…

Le pont d’Asnière (1887)

Van Gogh peint le quotidien. Il est, durant cette période parisienne, impressionniste. Mais à sa façon… Pas de « joie de vivre » facile, bourgeoise, comme chez les autres. L’existence pour lui manifeste le sacré. L’absolu est dans ce qui passe, l’impermanent, c’est pourquoi il est au fond celui qui a le mieux compris les japonais, et on le voit ici. Tout passe, le train, les nuages, les bateaux… Seul point immobile dans ce mouvement d’éléments fluides, de taches colorées toutes différentes, une silhouette rouge. Cette femme élégante à l’ombrelle est pure présence, et absence, un signe.

Arbres et sous-bois (1887)

Van Gogh était pauvre. Il ne va pas en Normandie, ni même à Giverny le weekend, mais il peint Asnière, les bois autour de Paris, ou il va à pied. Étonnant tableau, féérie de verts, tapis de tâches vibrantes de lumière. Les touches de la moitié inférieure sont sur fond noir, comme le clair obscur de ses premiers tableaux « hollandais ». La ligne de lumière au centre marque le contraste entre l’air et la terre, comme souvent… Elle avance optiquement par le jaune et recule selon la perspective. Regardez comme les taches sont différentes, certaines pointillistes (il l’a été) d’autre larges et rapides. Il invente de petits point rouges pour allumer les verts. Les jeunes arbres (des hêtres?) sous couvert des jeunes feuillages, vibrent. Tout est vivant, c’est la vie elle même!.

Camille Corot

Voici deux paysages de Camille Corot (1796-1875), qui fut un peintre voyageur génial et subtil. Il appartient à deux mouvements complémentaires le Réalisme, qui peint la vie comme elle est, la nature, les petites gens… Et le Romantisme tout en sentiment ou souffle l’appel du sublime. Corot fut un pionnier de la « peinture de grand air », c’est à dire un précurseur de l’Impressionnisme.

Le Batelier de Mortefontaine, vers 1868.

Il a fait plusieurs tableaux avec cette composition, la série des souvenirs de Mortefontaine. Le mouvement magnifique du gros chêne à droite et du bouleau secoués par le vent sont équilibrés par l’immobilité de l’arrière plan, ou les arbres se reflètent dans la Seine. Le batelier, c’est aussi le passeur initiatique des contes, et cette scène pittoresque évoque un antique lieu sacré.

Ville d’Avray 1865

Corot est le maître des lumières argentées des miroirs d’eau, des gris et des bruns…. Sa touche est légère et rapide, on voit les traces du pinceaux, mais il aime les détails qu’il peint avec une précision classique. Ici, une femme a finit sa récolte, sa hotte est pleine. Un homme (son mari?) est assis et pêche peut être…Gestes immémoriaux, temps suspendu, lumière douce et claire… C’est la France de Corot.

Le personnage du bonhomme Corot est attachant… Fidèle en amitié et généreux, il pardonnait aux jeunes artistes qui peignait de faux Corot pour survivre, et il donna 20 000 francs aux pauvres de Paris lors du siège de 1871. Chapeau, l’artiste !

Jérôme van Aken dit Bosch

‌Le jardin des Délices, vers 1503-1510.

C’est une œuvre d’atelier. Jérôme van Aken dit Bosch (vers 1450/1516), de Bois-le-Duc, dans le Brabant, était fils et petit fils de peintre. Il appréciait un de ses jeune collaborateur « fort habile en diableries » qui est probablement à l’origine du délire hypnotique qui grouille ici. L’œuvre a été commandée par le prince de Nassau, érudit libertin. C’est un retable, triptyque qui s’ouvre et se ferme, mais privé et qui n’a pas eu de fonction liturgique. Et pour cause ! L’œuvre était tellement réputée que le sinistre duc d’Albe aurait fait couper les mains du gardien du château pour le dénicher, et le ramener au très catholique roi d’Espagne. L’ interprétation « religieusement correcte » du triptyque vient de là, mais elle en masque un autre…

Le devant du triptyque fermé, traité en grisaille (en noir et blanc gothique) montre Dieu créant l’univers dans une sphère translucide. C’est un ballon de verre alchimique dans lequel mijote la création première, le minéral vivant se transformant en végétaux aux excroissances bizarres.

Le volet de droite La Création d’Eve montre un dieu jeune et barbu, sorte de Christ plutôt que de Dieu paternel, créant Eve devant Adam rougissant et surpris. C’est le premier regard… »Croissez et multipliez vous! » dit le créateur. D’étranges animaux, une loutre lisant, un ibis à trois têtes, une licorne… Il y a une fontaine avec, au centre exact du tableau, une chouette qui regarde par un trou rond. C’est une « fontaine de vie » en corail rose. Girafe, éléphant… sont copiés sur des dessins d’explorateurs, la création est universelle et c’est l’époque des grandes découvertes.

Notez que la perspective se poursuit sur le panneau central, le Jardin des Délices proprement dit (le titre est posthume, il y en a eu d’autres). Le ciel clair, la lumière limpide ouvrent sur un paysage où trônent d’autres fontaines-montagnes étranges, et au milieu ce qui ressemble vraiment à un alambic géant. Au centre exact du panneau un œuf qu’un cavalier tient en équilibre sur son dos. La multiplication de l’espèce a eu lieu, l’ humanité fourmille ! Une multitude d’hommes et de femmes, tous nus, jeunes et beaux, blancs et noirs, batifolent joyeusement… Les femmes dans un bassin circulaire semblent attirer la ronde des cavaliers, montés sur des animaux  fantastiques. L’animal, le végétal et l’humain se mêlent dans un beau méli-mélo harmonieux: hommes-fleurs, oiseaux géants, poissons volant, couple dans une moule géante… Certains reçoivent la becquée, d’autres font des acrobaties, du yoga ? Beaucoup semblent causer, rêver, dormir, méditer… Et surtout ils s’embrassent, se câlinent, se caressent, et dévorent à belles dents moultes cerises et fraises géantes rouges, des arbouses… L’interprétation officielle y voit soit l’insouciance de l’humanité avant le péché soit dans le péché (les fruits partout, le sexe…), péché qui mène logiquement à l’Enfer de droite… Pourtant ils n’ont pas du tout l’air naïfs, ni angoissé, ni coupables, bien au contraire tout est au mieux, harmonieux et paradisiaque.

En bas à droite un homme velu (peut être une autoportrait de Bosch, ou du jeune assistant) montre un homme étrange aux lèvres d’or à côté d’une pomme également d’or. Serait-ce l’androgyne alchimique, union des contraires, libéré du péché (la pomme est changée en fruit d’or), maître du secret (le silence est d’or)? L’ibis égyptien tricéphale de Thot-Hermès, la licorne, la chouette, le bassin, la fontaine, l’œuf cosmique… sont également des symboles alchimiques. Toutes ces régressions, couples lovés dans des sphères, corolles, moules, grottes… seraient des épreuves initiatiques?

Enfin, l’Enfer ! La douceur est changée en chaos: nuit noire, feux éblouissants, personnages glacés dans l’eau ou brûlant et en sueur… l’équilibre des éléments est brisé. Les instruments de musique sont des instruments de tortures. Chacun est tourmenté par son vice: le joueur cloués à la table, le chevalier orgueilleux dévoré par des chacals bleus… Une nonne-truie dicte des règles religieuses à un pêcheur… Bosch se fait moraliste, ce monde est notre société déchue. L’Antéchrist est un crapaud drapé de rose comme l’était jésus à droite,le Diable, l’anti-Dieu est le « Dévoreur », un oisillon monstrueux avalant les hommes et les déféquant… Il est coiffé d’une marmite, alambic inversé, la sublimation est devenue précipitation, distillation infernale… Le fond de la monstruosité, le pire cauchemar imaginable !

Une image stoïque, au centre, est magnifique: l’homme-arbre, qui reprend la forme de l’œuf cosmique. Son corps est une coquille habitant une taverne sinistre d’ivrognes. Un philosophe antique disait: « Le corps est une taverne de brigand », c’est probablement une citation. Ce visage lucide et désespéré serait celui de Bosch, qui nous montre la méchanceté humaine. Le corps est lui même devenu infernal.

Parvenir à la perfection par l’harmonie, la fraternité universelle, l’union à la nature… Se permettre tous les plaisirs, céder à tous les désirs, nier le mal, le péché, la « chute »…Le panneau central est un manifeste de la pensée hérétique des « Frères du Libre Esprit », mouvements spirituels de libre fraternités qui fleurirent à la fin du Moyen age: Anabaptistes, Vaudois, Albigeois, Parfaits Cathares, gnostiques (de gnosis: connaissance) de tous poils… Et qui furent tous persécutés impitoyablement, comme de bien entendu ! Les Adamites de Bruxelles et de Bohême vivaient nus et pratiquaient l’amour libre, en parfaite égalité de sexes et de couleur de peau… comme les personnages du panneau central. Tous ces « régénérés » prônaient une spiritualité vécue, sans religion ni livres, par une transformation intérieure concrète. D’où la référence constante à l’alchimie… Dont les symboles abondent comme nous l’avons vu.

Cette interprétation a été à la mode dans les années 70 puis critiquée, mais elle semble être la bonne… Du moins la plus fertile, et la plus passionnante. Jérôme Bosch n’était pas membre de ces fraternités, présentes à Bois-le-Duc, mais le Prince de Nassau peut-être, et ils les connaissaient bien. Et notez que dans ce cas, le meilleur, c’est que le triptyque se lirait à l’envers, comme un message codé: non plus de gauche à droite, paradis-péché-chute, mais de droite à gauche: retour au paradis intemporel par la voie des plaisirs, au Christ qui n’est pas créateur mais guide.

Et l’Enfer ? Mais c’est le point de départ, notre condition humaine… L’Enfer, nous y sommes ! Mais ça n’est qu’une étape…

Frederic Edwin Church

Frederic Edwin Church (1827-1900) fut le seul élève de Thomas Cole (mort en 1848), le fondateur de l’Hudson River School, premier groupe de Paysagistes Américains. La beauté sauvage et majestueuse de ces paysages inspire à ces peintres une vision mystique de la nature . A Nouveau Monde, Nouvelle Vision, qui sera inspirée par la jeune philosophie romantique de Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau, le Transcendantalisme.

Pour eux la Nature est divine, bonne et belle, et elle éclaire l’individu libre loin de la société corrompue. Cette utopie universaliste  et mystique s’inspire entre autre du Bouddhisme. Thoreau a vécu  en ermite (ou presque), retiré dans une cabane qu’il s’était construite. Son livre « Walden ou la vie dans les bois »  sera la référence du film  « Into the Wilde » , ou de Sylvain Tesson dans sa cabane en Sibérie. Il a créé le concept de désobéissance civique que l’on retrouve chez les pacifistes insoumis, les altermondialistes, les mouvements alternatifs de tous poils, et jusqu’aux  « lanceurs d’alertes » actuels, comme Edward Snowden.  Le Thoreau par les cornes…

La Nature pour ces peintres romantiques, individualistes et farouches est donc un univers pur, intouché. C’est celui  du paradis originel. Cette école du paysage s’appelle luminisme, tout un programme!

 

Crépuscule dans le désert, 1860.

C’est sur nos propres pieds que nous marchons disait Emerson. Du printemps à l’automne, Frederic Church voyage à pied dans les Montagnes Rocheuses, le Nevada, la Californie, et dessine. Durant l’hiver il compose de très grandes toiles (1,50m pour 2m ici, et le triple pour ses panoramas du Niagara), dans son atelier de New York. Il rompt avec le paysage classique de Thomas Cole et invente une vision dramatique, quasi mythologique du paysage romantique.

Le contre-jour obscurci les premiers plans, le paysage est presque invisible. Les nuages déchirés sont d’un pourpre étrange,  le bas du ciel couchant  une coulée d’or en fusion au reflet profond. Les pins se dressent, tordus… Étonnante alchimie du crépuscule, le moment le plus poignant qui soit…

 

L’éruption du Cotopaxi, 1862.

On dirait le titre d’un album d’Hergé! Mais regardez cet extraordinaire opéra de contrastes visuels. Le ciel de l’aube est déjà d’un bleu pur à gauche, et le volcan crache gaz et cendres qui masquent le soleil levant. Cette lueur surnaturelle se reflète dans le lac qui est juste au dessous et illumine les rochers et les végétations autour d’une cascade grandiose. On croirait un collage d’ espaces distincts réunis en un seul.

Church a également voyagé en Équateur, ou se trouve ce volcan géant. Sur les pas du grand géographe Humbolt qu’il admirait. Celui ci était passionné par les mystères du magnétisme terrestre et la nature de l’atmosphère… Peindre la nature, la ressentir et la comprendre scientifiquement vont dans le même sens pour les romantiques. Le paysagiste du sublime  observe et ressent  les mouvements infinis du cosmos.

Les préraphaélites

Après 1848 apparaissent dans les salons londoniens des tableaux extraordinaires, en rupture totale avec le style convenu et mondain du temps, signés PRB. Quelques temps plus tard est révélé la signification du sigle : Pre-Raphaelit-Brotherhood, Fraternité Préraphaélite, formé de 7 jeunes gens aux dons exceptionnels : peintres, poètes, romanciers, décorateurs, designers. Un vrai esprit de guilde d’inspiration médiévale, avec le serment de fidélité, les rituels, et un culte de l’absolu de l’art et de la nature. Des guides « immortels » sont désignés dont  Raphaël, Botticelli, Shakespeare…

Leur programme est l’unité des arts, la négation du progrès industriel, la libération sociale, le retour à la beauté sublime perdue depuis Raphaël (d’où leur nom). C’est une des premier mouvement artistique « programmatique » de notre histoire, c’est à dire avec un projet global défini.

 

Ophélie, 1852. John Everett Millais (1828-1898)

Ni le public, ni l’Académie n’étaient prêt à accepter ce chef d’œuvre. L’hyperréalisme éblouissant du tableau contredit absolument le style brossé et flou romantique, et la crudité du sujet (pourtant shakespearien) les tableaux de chevaux, de chiens ou de batailles en vogue. Millais a planté son chevalet en plein air au bord d’une rivière, et a peint son modèle, Elizabeth Siddal, dans une baignoire chauffée dans son atelier à Londre.

Théophile Gautier écrivit « C’est une poupée qui se noie dans une cuvette »

.Le célèbre critique Ruskin défendit  l’œuvre pour sa vérité, prenant comme exemple l’ exactitude quasi botanique de la végétation, de chaque sorte de fleurs d’eaux…. Toutes ces fleurs sont également symboliques, comme dans une tapisserie médiévale.

La jeune Ophélie est saisie au moment ou elle se suicide de désespoir (son frère a été tué par Hamlet, quelle aime). Son regard est perdu,sa bouche entrouverte,  elle fait un geste païen de prière, les mains écartées…Elle rend son corps à la nature, à l’eau, sacrifice cosmique ultime de l’amour…

Le modèle, Elizabeth Siddal, mourut d’une overdose de laudanum à 32 ans. Employée dans un magasin de chapeau, elle avait été découverte par hasard et devint la muse du groupe, puis l’épouse de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882).

Beata Beatrix, , 1870-1872 (inachevé). D.G.Rossetti

Le peintre représente son épouse Elizabeth au moment ou elle rend l’âme. C’est un portrait posthume, elle est morte en 1862. Il est laissé volontairement inachevé, ce qui ajoute à la force évocatrice de l’image. Elizabeth incarne la divine Béatrice du Dante (un des prénoms du peintre également). Le poète de la divine Comédie et son guide, Virgile sont de part et d’autre au second plan. Une colombe apporte des coquelicots . Cette fleur est un symbole de mort, on en voyait un dans le bouquet lâché par Ophélie.La colombe du saint Esprit est rouge sang, les coquelicot sont blanc…Couleurs de l’alchimie. L’inversion chromatique est typique de l’hermétisme  symbolique de ces artistes. Ici aussi, c’est le moment de la mort qui est saisi, comme une transfiguration mystique. Sublimation, regret, culpabilité…tout y est.

Rossetti a déposé dans le cercueil d’Elizabeth ses propres poèmes…qu’il a fait exhumer 7 ans plus tard pour les publier!

Le Rocher du Destin, 1884-86, Edward Burne-Jones.

L’artiste est un tard-venu de la fraternité PRB, et certainement le plus célèbre par la beauté de son art.

Son style atteint la perfection du dessin linéaire (nommé outline) ultra précis. Il aime les couleurs douces,la richesse formelle décorative, le rendu des matières, les corps androgynes à la Michel Ange en avant scène. Son hyperréalisme crée un effet onirique étrange…

Persée vole (il a ses ailettes au chevilles), il porte son casque d’invisibilité et la tête de la méduse dans sa besace. Il découvre Andromède nue enchaînée à son rocher. C’est l’instant de l’amour.  La nudité sublime et l’armure qui semble de soie, l’air et l’eau, la chair et la pierre, tout se croise et s’oppose dans une harmonie sublime.

 

Ces artistes ont eu une vie pleine de bruit et de fureur…Edward Burne-Jones (1833-1898) a tenté 2 fois de se suicider avec sa femme, par noyade et empoisonnement…Dépression, folie, excès…

Par certains  aspect ils préfigurent les utopies d’aujourd’hui: ils portaient la barbe et les cheveux longs, se retiraient dans la nature pour vivre quasiment en ermite, pratiquaient le jeune et le végétarisme…l’amour libre… »Queer » ou « hippies », « punks » avant la lettre?

Leur esthétique magnifique revient à la mode avec les films gothiques de Walt Disney, Tim Burton,ou  la série game of Throne.

Land art

On appelle Land Art la pratique d’artistes travaillant directement avec la nature, dans la nature. l’art du paysage deviens alors un travail du paysage, et dans celui-ci.

Il y a plusieurs courants de Land artistes mais je voudrais vous présenter aujourd’hui celui qui me touche le plus, Andy Goldsworthy (né en 1956). Ayant passé son enfance dans la campagne il était fasciné par la force visuelle des traces de pneus de tracteurs, les mouvements des blés, les piles de pierres… Il préférera présenter la beauté des choses plutôt que de la représenter.

Lignes de feuilles, 1984, Andy Goldsworthy

Il présente en les modifiant les éléments naturels pour créer des images d’une subtilité infinie…

Il écrit que l’œuvre doit s’insérer avec harmonie dans son milieu naturel… Milieu qui l’a inspiré et lui a fourni les matériaux.

En effet le Land Art de Goldsworthy est une pratique éthique autant qu’esthétique: il se rend sur place sans projet défini  et se laisse inspirer… Le processus est spontané, méditatif, extrêmement soigneux et parfois très long. Il n’utilise aucun outil (sauf un couteau). Ici les feuilles sont piquées avec des aiguilles. Il colle parfois avec de la salive, de la sève…Il coupe avec ses dents…

Ici une forme très pure, une ligne, est obtenue en déchirant soigneusement les feuilles, après les avoir alignées par couleurs.

Puis, en recollant les parties en inversant les tons, il crée un double dégradé vert-jaune. Les couleurs d’automne expriment leur quintessence.

 

Galets autour d’un trou, 1987, Andy Goldsworthy

Là aussi,  le geste premier est de trier les objets naturels par couleurs et par tons. C’est un acte méditatif subtil, qui permet d’ordonner le chaos des éléments bruts. la nature inspire à l’artiste des formes géométriques élémentaires: ligne, cercle, spirale… mais qui semblent vivantes. Ici le dégradé de gris des galets crée une lumière magnifique, une sorte d’aura autour du trou soigneusement creusé dans la terre. L’image est à la fois pleinement concrète (de vrais cailloux, un vrai trou noir), et parfaitement géométrique, simple… Une forme idéale naturelle.

 

Toucher le nord, 1989, Andy Goldsworthy

Un travail « au cœur du froid », c’est à dire exactement…au pôle nord!

Le lieu choisi a son importance dans ces œuvres monumentales. Lieux symboliques comme les monts d’Écosse ou il érige  des cairns inspirés par les celtes, ou ici lieu géographique et magnétique du pôle. Il utilise comme toujours les conditions naturelles: Les anneaux sont faits de blocs de glace collés par le froid. Les 4 directions cardinales sont indiquées par des portiques…

Deux et pas quatre, deux pointent vers le sud, au pôle nord il n’y a pas d’autre nord!

Ces magnifiques portes du froid  font rêver à d’autres dimensions, comme des « stargates », portes des étoiles au sommet de notre globe….

Par le Land Art, l’art contemporain fait écho aux  monuments des sites cosmiques les plus anciens.

Street Art / Banksy

‌‌Le Street Art agit lui aussi dans la vraie vie, directement, mais sur les murs de nos villes. Cet art populaire et sauvage (ce sont des qualités!) a été banalisé par la prolifération des graffs et tags, qui ont envahis l’espace urbain. Mais il y a de très grands street artistes, comme le mystérieux Banksy.

Qui est-i l? Nul ne le sait ! Ses œuvres sont réalisées de nuit, et créent la surprise. L’auteur n’a jamais été filmé ni photographié. De nombreuses hypothèses ont fait le buzz : serait il le leader de groupes de rock comme Massive Attack ou Gorillaz ? Groupes de « Triphop », rock alternatif et métissé de Bristol, la ville ouvrière de Banksy. Le mystère, soigneusement entretenu, reste entier.

 

Banksy 1, Rage, the flower thrower.

Les œuvres sont réalisées au pochoir et à la peinture en bombe. Ce procédé permet de préparer l’œuvre à l’atelier, de la réaliser rapidement et de la reproduire. Banksy (qui commente son art tout en restant anonyme) voit dans les fameuses affiches au pochoir de mai 68 l’origine de son art. En effet le street-art est un art politique par sa nature même: anonyme, populaire, gratuit, en situation dans les quartiers urbains…

Mais pas forcément comme on pourrait le croire: le jeune homme masqué s’apprête à jeter… un bouquet de fleurs. Geste révolutionnaire oui mais… de façon révolutionnaire!

L’art de Banksy joue souvent sur des paradoxes visuels subtils. Ces images nous libèrent du matraquage univoque des images commerciales… Images qui nous font réfléchir, qui nous font penser, et rêver…

 

Banksy 2, Enfant et feu.

Un brasero, un enfant emmitouflé, la neige qui tombe. C’est poétique et beau comme une image d’un conte d’Andersen.

Pourtant Banksy dévoile l’envers de notre monde de consommateurs (celui de l’Angleterre triomphante de Thatcher): les sans-abris, les émigrés qui dorment sous tente, sont une réalité. D’où vient cet enfant ? Voit il la neige pour la première fois ? Il tend les bras et tire la langue pour avaler des flocons, comme le font tous les enfants du monde. C’est une image à la fois poétique et drôle, très vivante, et tragique.

 

Banksy 3, Lascaux nettoyé.

L’art libre est sur les murs, les animaux de Lascaux et les chasseurs scandinaves ou africains sont un clin d’œil aux tags modernes. Et l’employé nettoie… Combat éternel entre la liberté et la censure, l’art et le retour à l’ordre. C’est une très belle image, avec des tons subtils, plusieurs plans, et une mise en abîme pleine d’humour. Le mur peint et son destin : le karcher!

 

Banksy a fait des images engagées in situ, sur place, dans la bande de Gaza en Palestine, à Paris, et sur des camions à New York dénonçant la prison de Guantánamo. Il a créé un anti-Disneyland remplis de tags, une sorte de labyrinthe éphémère dont il a offert le bois aux migrants de Calais pour la construction de leurs abris. Son art a évidemment été récupéré par le système des galeries, qui essayèrent de décoller ses graffs.

Il a fait vendre ses œuvres sur papier quelques euros dans la rue pour casser leur prix. Il a également piégé un tirage du pochoir célèbre « Girl with Baloon » en dissimulant une déchiqueteuse miniature dans le cadre… L’œuvre s’est autodétruite pendant la vente aux enchères, après avoir été acquise pour 1 million d’euro, le 17 octobre 2008 à Londres. Magnifique !

Les grands artistes ont souvent été très lucide face aux réalités économiques et politiques de leurs temps, que l’on pense à Bosch, Rembrandt, Le Caravage, Warhol… Banksy est dans la lignée : héro subversif, poète, et au fond moraliste dans le meilleur sens du terme!

Portraits de jeunes filles

‌Jeune fille, 150-200, Fayoum.

C’est dans cette région d’Égypte que l’on a trouvé un grand nombre de portraits peints. Les jeunes gens de bonnes familles d’Égypte romaine du début de notre ère se faisaient peindre dans la fleur de l’âge, de face et grandeur nature, sur de petites plaques de bois.

La peinture à la Détrempe et à la tempera, à la colle et à la cire, ne permet pas les transparences ni les dégradés. Regardez les hachures qui expriment le modelé par la brillance de la peau brune, le reflet sur le cou,l’effet est saisissant. Les yeux exagérément grands rendent le regard vif, la bouche sourit.Ce visage attentif et gai, presque espiègle est couronné  de lauriers. C’est une présence vivante.

Le portrait décorait la demeure des modèles durant leurs vies, puis était encastré dans le sarcophage (ce qui explique les bords supérieurs sciés). C’est une des origines du portrait, et il est significatif que ce soit à la fois une peinture très ressemblante des vivants, et une image d’immortalité. 

 

Portrait de jeune fille, 1470, Petrus Christus

Cette Joconde du Nord nous toise de biais, son regard sort du cadre. Demi sourire narquois, œil gauche légèrement asymétrique… Qui était cette mystérieuse jeune fille ? Une princesse Talbot anglaise de passage à Bruges ? Une noble française ? Flamande ? Nul ne le sait. Quel âge a-t-elle ? Mystère.

Elle porte un petit hennin brodé avec une attache au menton et une boucle, elle est parée de broderies  et de perles discrètes. Le rendu des matières est extraordinaire: l’étoffe, le col de fourrure, le velours noir… Et les perles ! La nouvelle technique de la peinture à l’huile explore ses possibilités hyper-réalistes. Ce portrait tardif signé Petrus Christus (mort en 1475)  fascine les spécialistes et le grand public depuis 5 siècles. Un critique et poète en a dit: « C’est une perle polie sur un coussin de velours noir ».

 

Mlle Rivière, 1805, Jean Auguste Dominique  Ingres.

Lors de son long séjour à la Villa Médicis, à Rome, le jeune Ingres (1780-1867) avait admiré les portraits de cour de Bronzino considérés depuis des siècles comme le summum absolu du genre. Ingres suivra leur exemple, lui aussi pratique les déformations des corps et la couleur locale. Ce sera sa modernité, opposée au romantisme et au réalisme. Il retrouve les recettes des anciens dans ce portrait un peu passéiste et précieux dans son cadre arrondi.

La robe de soie, le boa d’hermine, les longs gants de peau, sont autant de prouesses techniques comme jadis. Le décor imaginaire est celui des portraits vénitiens du XVIème, avec leur étang et clocher. Mais là, le modèle nous accueille dans une présence ouverte, souriante, chaleureuse presque. C’est comme si un lien était créé avec le spectateur.  La taille est très haute, le coup trop long, la tête un peu trop grosse. Les gants trop grands aussi. Tout évoque le passage de l’enfance à l’âge adulte, comme un jeu dont nous sommes le témoin, un jeu des apparences dont nous sommes le complice.

 

Hergé

Retrouvez l’article complet dédié à l’illustrateur de renom, Hergé, ICI !

Les femmes artistes

Thomas Lovu vous présente trois artistes peintres, qui sont aussi des femmes. Retrouvez l’article dédié à ces trois virtuoses du pinceaux, ICI !

Des visites virtuelles ?

Et pour aller plus loin, profitez des plus grandes collections du monde, promenez-vous dans les allées des musées et admirer les chefs-d’oeuvre.